L'histoire du lieu

Le Théâtre Juliette Récamier est bien plus qu’un lieu de spectacle : c’est un espace où se sont croisées, depuis plus d’un siècle, les grandes mutations culturelles, intellectuelles et politiques de la société française.

1909–1939

Une origine ancrée dans l’éducation populaire

Inaugurée le 30 octobre 1909 par le président de la République Armand Fallières, la Salle Récamier est intégrée au siège parisien de la Ligue de l’enseignement, construit sur le site de l’ancienne Abbaye-aux-Bois. 

Ce lieu est chargé d’une histoire plus ancienne encore : c’est ici que Juliette Récamier s’installe à partir de 1819 et tient, pendant près de trente ans, l’un des salons les plus influents de l’Europe intellectuelle, réunissant écrivains, artistes et figures politiques de son temps. 

Pensée dès l’origine comme un lieu d’éducation et de diffusion du savoir, elle accueille jusqu’à 800 personnes autour d’activités éducatives, civiques et culturelles. 

On y organise des conférences populaires (scientifiques, artistiques, littéraires) parfois animées par de grandes figures comme l’astronome Camille Flammarion. Chorales, théâtre, danses et projections s’y succèdent. Dès l’après-guerre de 1914-1918, la salle devient également un cinéma intégré au réseau Pathé, activité qu’elle poursuivra jusqu’en 1953. 

Dans les années 1930, avec l’élan du Front populaire, la Salle Récamier retrouve une intensité particulière : 

  • développement des ciné-clubs avec Jean Zay, futur ministre de l’Éducation nationale,  
  • grandes rencontres artistiques et culturelles,  
  • conférences majeures ouvertes au public.  

Elle devient aussi un lieu d’engagement, accueillant le Groupe Octobre autour de Jacques Prévert ou encore les réunions du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (André Breton, Paul Nizan, Robert Desnos, André Malraux…). 

1939 -1945

Un lieu marqué par l’Histoire

Avec la Seconde Guerre mondiale, les activités de la Ligue sont progressivement réduites puis interrompues. En 1942, la Ligue de l’enseignement est dissoute par le régime de Vichy. 

La Salle Récamier est alors réquisitionnée et utilisée par la Gestapo et le commissariat aux affaires juives. 

À la Libération, le lieu retrouve sa vocation. En juillet 1945, le général de Gaulle y prononce un discours lors du congrès de renaissance de la Ligue de l’enseignement, rendant hommage à son rôle dans la défense des valeurs républicaines et de la liberté. 

1958

De la Salle Récamier au Théâtre Juliette Récamier

En 1956, la Ligue engage d’importants travaux pour transformer la salle polyvalente en théâtre. 

C’est en 1958 que naît le Théâtre Juliette Récamier. 

1958 -1977

Une scène d’avant-garde et de création

Pendant près de vingt ans, le Théâtre Juliette Récamier devient un lieu majeur de la création théâtrale contemporaine. 

Sous l’impulsion de Jean Vilar, qui y installe le Théâtre National Populaire entre 1959 et 1961, le lieu affirme une ambition forte : ouvrir le théâtre au plus grand nombre tout en soutenant les formes nouvelles. 

De nombreuses figures marquent cette période :
Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, Antoine Bourseiller, Armand Gatti, Roger Blin, Peter Brook, Ariane Mnouchkine, Bob Wilson, Laurent Terzieff… 

Le théâtre devient un laboratoire artistique reconnu, où s’inventent de nouvelles écritures scéniques, parfois radicales, souvent débattues, toujours influentes. 

Un lieu de pensée et d’engagement

Fidèle à son héritage, le Théâtre Juliette Récamier reste aussi un espace de réflexion et de prise de parole. 

Le 21 juillet 1977, sa dernière ouverture au public marque un moment historique et politique exceptionnel. Après des années de mobilisation, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, André Glucksmann, Simone Signoret et Laurent Schwartz y accueillent des dissidents soviétiques libérés — Léonid Plioutch, Vladimir Boukovsky, Andreï Amalrik, Vladimir Maximov. 

Cet événement incarne pleinement l’identité du lieu : un espace où création artistique, engagement intellectuel et enjeux de société se rencontrent. 

Quelques mois plus tard, le théâtre ferme ses portes au public. 

1978 - 2008

Un lieu en veille, entre mémoire et création

Après plusieurs années sans activité, le lieu reprend vie à partir de 1984 en accueillant les répétitions de la Comédie-Française, jusqu’en 2008. 

Discret mais actif, il demeure un espace de création, marqué par son histoire et sa singularité. 

Une renaissance contemporaine

Aujourd’hui, le Théâtre Juliette Récamier s’apprête à écrire une nouvelle page de son histoire. 

Sa réouverture ne marque pas une rupture, mais une continuité : celle d’un lieu qui, depuis plus d’un siècle, interroge le monde, rassemble les publics et accompagne les formes de création. 

Hommage à Juliette Récamier

Juliette Récamier, l’esprit du dialogue

Née à Lyon en 1777, Juliette Récamier est l’une des grandes figures intellectuelles et culturelles du XIXᵉ siècle. Connue pour avoir animé l’un des salons les plus influents d’Europe, elle rassemble autour d’elle écrivains, artistes, penseurs et responsables politiques, faisant de la conversation et de la rencontre un véritable moteur de création et d’influence.

À partir de 1819, elle s’installe à l’ancienne Abbaye-aux-Bois, rue de Sèvres (à l’emplacement actuel du Théâtre Juliette Récamier), où elle tient pendant près de trente ans un salon fréquenté par des personnalités majeures telles que Chateaubriand, Madame de Staël ou Benjamin Constant. Cet espace devient un lieu de dialogue unique, où se croisent idées, sensibilités et courants de pensée.

Figure emblématique de son époque, Juliette Récamier exerce une influence singulière à travers son intelligence relationnelle, son goût pour les arts et sa capacité à créer des liens entre les individus. Dans un siècle où les femmes disposent de peu de pouvoir institutionnel, elle incarne une autre forme d’influence : celle de la transmission, du réseau et de la circulation des idées.